Du plat de la main, j'ai caressé le bois de ton cercueil. Levant les yeux pour t'apercevoir une dernière fois sur cette photo qu'on avait accrochée au-dessus du l'autel, j'ai respiré le parfum de roses blanches, un parfum enivrant et âcre à la fois. Et je me suis obligé, laissant à la personne qui suivait le soin de te rendre hommage à son tour. En empruntant la nef de l'église, je me suis arrangé pour ne pas regarder personne. J'ai marché tête baissé. Je savais que je ne supporterais pas les visages du chagrin, les corps secoués de sanglots et ce chapelet d'obscurités alignées sur les bancs. Une fois rendu au-dehors, le soleil m'a ébloui. C'était une belle journée d'avril, à la chaleur écrasante. J'ai pensé que tu n'aurais pas aimé cette chaleur, ce soleil. Je n'ai pas dit au revoir à personne, je ne m'en sentais pas capable. Et, de toute façon, le seul adieu qui comptait était pour toi. Je ne me suis pas retourné non plus pour observer la façade de l'église (on dit pourtant qu'elle est belle), il est des gestes qu'il fau s'épargner, des douleurs qu'il ne sert à rien d'aggraver. J'ai finalement trouvé un taxi et je suis rentré chez moi où des bagages m'attendaient. Je suis reparti aussitôt en direction de Roissy. J'avais bien préparé mon coup. Je n'ai jamais pu m'empêcher de partir, de filer à l'anglaise quand la tristesse est trop forte.
Maintenant je suis là. Dans ce pays auquel je ne donnerai pas de nom puisque aussi bien, j'aurais pu en choisir un autre ? L'important, c'était de trouver une autre latitude, un autre climat, d'autres paysages, des lieux qui me seraient si peu familiers que je me sentirais immédiatement un déraciné.
Tandis que mon avion franchissait des distances inintelligibles en un temps record, on conduisait ton cercueil au cimetière pour l'inhumation. Je n'ai pas voulu assister à cela. J'ai accompagné toutes les étapes de ta disparition, je me suis arrêté à toutes les stations du calvaire, la dernière m'a paru en trop, je ne l'aurai pas supportée ?
La capitale est à la confluence de plusieurs civilisations, de plusieurs religions. Je l'imaginais écrasée par le passé, par le rituel : elle est grouillante. [...]
Je m'isole du chaos en songeant au calme indépassable des derniers jours, dans la maison muette, funèbre déjà. À mes balades solitaires dans le parc (tu ne m'accompagnais plus, tu n'en avais plus la force), à l'impression de sérénité qui s'en dégageait. Aux chênes centenaires qui vont te survivre. Je me souviens d'être allé m'asseoir sur le banc et d'avoir tout regardé intensément en me disant : « C'est sans doute la dernière fois, je ne reverrai pas ce coin de verdure niché au c½ur d'une province française. » Voilà, au beau milieu de la fureur citadine, dans la poussière soulevée, je me souviens du silence.
On m'avait annoncé que le mois d'avril pouvait être frais, il fait vingt degrés à dix heures le matin. J'avance dans le sombre entrelacs des rues, vides en ce vendredi de prière. La foule est massée aux abords de la mosquée où les femmes et les hommes convergent alors qu'approchent l'heure du midi. Je franchis des portes gigantesques, je longe de vieilles pierres, des fontaines sèches, je me faufile entre des ruines écrasées de soleil, mes mains caressent le marbre de palais cachés. J'entends les chants religieux qui s'échappent des minarets.
Au fil des jours, je prends mes habitudes, j'établis des repères. [...] Je vois bien que l'on m'observe parfois, que l'on m'adresse des ½illades sombres où se mélangent la curiosité et le dédain mais la plupart du temps, on est indifférent à ma présence, à mon existence. Peu à peu, je deviens rien. [...]
Sixième jour, au plus fort de l'après-midi, quand même les chiens hésitent à errer. Alors que je n'attends rien, alors que rien ne m'importe sinon cette vacuité, cette abdication, une mollesse générale qui m'évite de trop penser, une femme s'approche brusquement de moi. Ou plutôt elle se jette sur moi, au détour d'une ruelle déserte. Je suis le seul dans les parages en cet instant, le seul qu'elle peut atteindre. Affolée, elle appelle à l'aide. Elle dit les mots en anglais, présumant que c'est la langue que je parle. Elle s'accroche à mon bras et me prie de la suivre. Je n'oppose aucune résistance. Elle m'entraîne dans une arrière-cour et là, je suis confronté à l'effroyable. Une enfant, sept ans peut-être –mais comment donner un âge à cet amas d'os et de chairs pendantes- est étendue par terre, visiblement abandonnée. Ses yeux sont révulsés. Elle va mourir, c'est une évidence. La femme crie qu'il faudrait l'emmener mais comment transporter ce corps sans qu'il se brise, sans que la vie s'en échappe aussitôt ? Nous sommes devant un paradoxe affreux : emmener l'enfant c'est la tuer, ne pas la toucher c'est la condamner à une mort certaine. Je suis tétanisé, assiégé par les cris de désespoir de la femme. Et, tout à coup, je comprends que cette pétrification ne provient pas seulement de la situation –même si elle est dramatique et imprévue- elle tient également à la superposition des images.
Car le visage de l'enfant ressemble atrocement à celui que tu offrais aux portes de la mort. Ce visage, je le revois très distinctement, il ne me quitte pas, il me hante. Un visage émacié, rongé par le mal, dont toute substance avait été retirée. Un visage immobilisé dans la douleur. Cette enfant, cette enfant si jeune, a cela en commun avec toi : la maigreur insensée et le masque de la souffrance. Combien de temps lui reste-t-il à vivre ?
La femme, apercevant mon effroi, se rapproche de moi, et me secoue. Oui, c'est exactement cela : elle me secoue dans le but de dissiper mon hébétude. Moi, je continue d'avoir les yeux rivés sur la mourante. Et soudain, la dernière expiration se produit. Il advient un raidissement, immédiatement, suivi d'un relâchement. Le corps se détend, se disloque, se ramollit. La vie est partie. Ne demeure que l'expression figée, quelque chose entre la terreur et le martyre. La femme se retourne et constate à son tour le décès. Elle se penche sur le cadavre, et l'enlace. C'est fini.
Alors seulement, je songe : « Qui est-elle ? La mère ? » Elle répond à ma question sans que je l'aie formulée. Comme si elle avait entendu ma voix intérieure. Elle dit : « Je travaille au dispensaire, à côté. Les enfants meurent par dizaines ici, vous ne pouvez pas imaginer. La Maladie est partout, elle cause des ravages mais personne ne dit rien, personne ne s'y oppose, nous on fait ce qu'on peut et on ne peut pas grand-chose, les médicaments n'arrivent jamais, ou bien ils sont trop chers, le gouvernement s'en fiche, et les parents sont morts depuis longtemps. »
Je suis alors saisi d'un rire nerveux. Un rire sardonique, lugubre, qui secoue toute ma carcasse, interrompant immédiatement le discours de la femme et injectant de l'effarement dans ses yeux. Et puis, les larmes arrivent. Une désolation implacable. Dans la foulée, sans transition, comme un prolongement logique. Dans les larmes, je songe que j'ai voulu fuir la Maladie, celle-là même qui devait t'arracher à moi et je la retrouve ici. En venant, je savais que je trouverais la guerre, l'intégrisme, la famine mais j'avais volontairement occulté la Maladie. Je redécouvre brutalement qu'elle a réussi à se faire une place à côté des autres fléaux. Ramenée par mes sanglots à des sentiments plus conciliants, la femme éberluée reprend vite ses esprits. C'est elle qui me confirme que, dans ces contrées, la Maladie décime les populations plus sûrement que les armes à feu, elle est un châtiment que même les Ecritures n'auraient pas imaginé, elle tue plus rapidement que la faim et la soif.
Après un bref échange de regards, la femme me lance : « Venez, je vous amène au dispensaire. » Machinalement, sans réfléchir, je lui emboîte le pas. Mais aussitôt, je me retourne vers le cadavre de la fillette. Elle tranche, affranchie désormais de toute émotion, comme si le passage de l'enfant dans la mort l'avait purgée de sa détresse : « Quand nous serons là-bas, je demanderai qu'on vienne la chercher. »
Tandis que nous marchons, elle m'explique la situation. « Les hommes n'utilisent aucune protection, les femmes consentent à ce danger, les enfants sont orphelins très jeunes quand ils ne sont pas eux-mêmes contaminés. Et puis, il y a la drogue, la prostitution. Le paludisme aussi aggrave la fragilité générale. Le virus se propage comme une traînée de poudre. » Elle ajoute, emportée par son courroux : « Et vous le croirez si vous voulez mais les envoyés de Dieu regardent, sans rien dire, se contentant d'être désolés. Ils enterrent les morts avec une régularité métronomique, une lassitude palpable, mais ils n'envisagent jamais de freiner le génocide. » Elle achève son monologue sur un coup de masse : « Vous n'avez pas idée de la chance que vous avez en Occident. » Je pourrais lui rétorquer qu'on meurt encore en Occident –j'en sais quelque chose- mais je m'en tiens au mutisme. D'abord, parce que nous ne sommes pas engagés dans une compétition du malheur. Ensuite, parce que je sais confusément, en dépit de la tristesse qui me ravage et du sentiment d'injustice qui me tenaille, qu'elle a raison.
Le silence s'installe entre nous. Associé à l'écho des dernières paroles prononcées, il me renvoie à toi, ce silence terrible. Je repense à l'enchaînement des événements. D'abord, la mise en branle immédiate des réseaux, des structures, des soutiens dès que la Maladie s'est déclarée. Et puis, les premiers allers-retours à l'hôpital, les premiers traitements. Ensuite, la guirlande des médications, la ronde des pilules. Je n'ai pas oublié tes convulsions, tes vomissements, les soubresauts, les abattements, les changements d'humeur. Mais tu t'accrochais, les résultats étaient encourageants, tous les espoirs étaient permis, il n'y aurait pas de guérison, ça non, évidemment, mais une longue rémission, une habitude à prendre, celle de vivre avec le mal, celle de composer avec lui, de le dominer, de le domestiquer. Tu avais fini par t'habituer à tes ingurgitations. Et nous avions fini par croire qu'il ne t'arriverait plus rien, que tu étais hors de danger. Mais il ne faudrait jamais relâcher sa vigilance car les mauvaises nouvelles surgissent toujours dans les moments de la plus grande inadvertance. Un jour, une infection s'est déclenchée, qui paraissait sinon bénigne au moins surmontable et tout s'est détraqué, tout est revenu, les courbes se sont inversées, l'organisme a cédé. Je me remémore avec exactitude cette plongée dans l'effroi alors que tout semblait sous contrôle, ce renouement avec la frayeur, et puis cette impossibilité à enrayer la spirale infernale, et puis le dernier souffle, presque par surprise.
Parvenu au dispensaire, je murmure à la femme qui m'accompagne : « Je n'aurai pas la force d'entrer. Ne me demandez pas ça, s'il vous plait. » Elle m'observe longuement et n'insiste pas. Elle me guide alors jusqu'à une cafétéria. Assis l'un face à l'autre, elle me tend un verre d'eau et me dit : « Repartez si vous n'êtes pas capable de supporter tout ça. Rentrez chez vous. Mais si vous décidez de rester, ne gardez pas les bras ballants, aidez, on a besoin d'aide, je connais des endroits où vous pourriez être utile. »
Pourquoi me dit-elle cela, à moi, qu'elle ne connaît pas, dont elle sait rien ? Sent-elle sur moi le parfum de la mort récente ? Devine-t-elle mon accointance avec la Maladie ? A-t-elle compris avant moi que je ne suis pas venu jusqu'ici tout à fait par hasard ?
Au douzième jour, j'ai laissé la capitale derrière moi, afin de rejoindre un village. [...] Ici les toits sont précaires, les chemins sont en terre, les pierres alentour racontent une histoire ancienne, des esprits furètent, des vieillards possèdent une sagesse que nul ne conteste, les enfants sourient, le visage mangé par des moucherons, le dénuement n'est pas vécu comme une fatalité, les rumeurs du monde n'arrivent pas ou alors très amorties, on vit de peu, de quelques récoltes, on se débrouille, et quand la mort frappe, on l'accueille sans drame, on la reçoit telle une vieille comparse, on sait qu'elle rôde et on fait confiance aux esprits pour prendre soin des âmes envolées.
Ici, les volontaires venus d'ailleurs se mélangent à la population, tentent de se fondre dans les rites, les hiérarchies. [...] J'essaie de ne pas réfléchir aux raisons souterraines qui m'ont conduit à cet engagement. C'est parce que je n'ai pas réfléchi que j'ai été capable d'un tel geste. [...]
Quarantième jour. La femme du dispensaire est venue nous rendre visite aujourd'hui. [...] Et puis, une fois son discours achevé, elle me prend à part, me demandant de mes nouvelles. Je suis légèrement décontenancé par cette sollicitude, que je n'ai pas méritée, qui devrait être adressée à d'autres que moi. Pourtant, j'accepte cet élan, son affection.
Elle dit : « Vous pensez encore à la personne que vous avez laissée en France ? » Je dis : « Comment saviez-vous ? » Elle répond : « C'était sur vous, le deuil, immanquable. Et puis, la mauvaise conscience. » J'objecte : « La mauvaise conscience ? » Elle précise : « Peut-être le terme est-il mal choisi... Disons le remords intime. On ne se jette pas dans la gueule du loup sans raison. » Je l'observe, avec une sorte de gratitude. Je dis : « Oui, j'y pense souvent mais c'est devenu une pensée calme et douce, vous comprenez cela ? » Elle dit : « Oui, je comprends cela très bien. »
Pour finir, elle propose que nous marchions un peu. Le soleil est de plomb. Nous progressons lentement sur un chemin de terre, en direction d'une oasis improbable en ce lieu si éprouvé : quelques arbres répandant une ombre fraîche.
La Gueule du Loup de Philippe Besson