Il fut embarrassé, comme s'il était gênant qu'elle ne fût plus ce qu'elle avait été jadis et avait promis de rester.
Pendant combien de temps réussit-on à aller ainsi contre ce qu'on souhaiterait? Et si on y arrive -est-ce qu'on n'est pas déjà plus qu'à moitié mort?
C'était la gaieté des simples et l'aisance de ces heureux mortels qui se sentent chez eux en ce monde sans avoir à travailler pour cela.
Mais elle ne détourna pas le regard de son reflet. Elle eut pitié de cette femme qu'elle était, toujours trop coincée pour être tout à fait présente là où elle était. Sauf dans sa maison -elle en eut la nostalgie, tout en ayant un peu honte de ce maigre bonheur domestique à base de chats et de livres. Elle s'adressa un sourire de pitié.
Je crois que toute vie que tu vis dans le moment, sans être en pensées quelque part ailleurs, est bonne.
Dans ces nuits d'insomnie, nous allumons la télévision ou prenons un livre pour qu'au moins, sans dormir pour autant, nos yeux se ferment sur la page ou l'écran, nous évitant d'être à nouveau victimes des idées stupides, de la désespérance et de la tristesse.
Pas besoin d'aller au loin, il y a tout ici.
Est-ce qu'elles veillaient la nuit, les corneilles, et se disputaient?
En se tenant ainsi à l'écart, devenait-elle incapable de sentir ce que ressentaient les autres?
Elle détestait la mélancolie quand celle-ci lui collait une dépression. Mais la plupart du temps elle adorait la mélancolie. Elle la croyait même capable de guérir les gens. Celui qui se perd à contempler le ciel haut et le vaste pays vide perd aussi ce dont il souffre.
Oui elle était une étrangère, ici -cela s'accordait bien avec son humeur.
Car tout aussi bien je suis capable, face aux gens, d'éprouver une telle froidure que, si j'avais un pistolet-mitrailleur et si je en redoutais pas les désagréments des tribunaux et des prisons, je les abattrais tous.
Tous te veulent du bien, mais ils te rabaissent. Ils trahissent ce que tu as de grand. Si tu fais ce qu'ils te disent, ta vie n'aura été rien, et tu n'es plus personne.
Tu estimes que tous ceux dont les espoirs ne sont pas réalisés ne sont rien? Alors, il n'en reste pas beaucoup qui soient quelque chose. Je ne connais personne dont la vie soit devenue telle qu'il la rêvait.
Ce qui ne convient pas à ton souvenir, tu l'oublies, et ce qui manque dans ton souvenir, tu l'inventes.
[...] le malheur se transmet et se perpétue.
[...] je ne savais pas que la rage pouvait faire aussi mal que la souffrance.
Ils s'endormirent dans une maison de pluie.
Et elle parla de voir et de comprendre. Qui nous sommes : si nous le voyons et le comprenons, nous avons la chance de pouvoir le surmonter. Sinon, nous en restons prisonniers. C'est pourquoi nous n'avons pas le droit d'imposer la vérité à autrui. Tous autant que nous sommes, quand des vérités sont trop douloureuses et que nous ne sommes pas de taille, nous avons des mensonges qui entachent notre vie, et il faut chez autrui voir et respecter la vérité des douleurs qui révèlent ces mensonges. Mais ces mensonges ne font pas que révéler les douleurs, ils en créent aussi. De même qu'ils nous empêchent de nous voir tels que nous sommes, ils peuvent aussi nous empêcher de voir l'autre et de nous montrer à lui. La lutte pour la vérité, la nôtre et celle d'autrui, est parfois indispensable.
Extraits de Le Week-end de Bernhard Schlink
Ce roman a provoqué chez moi une réaction paradoxale : d'un côté une envie irrésistible de poursuivre l'histoire, de l'autre, s'en détacher au plus vite. L'amitié est un des thèmes central, il est celui qui fut le plus en relief durant ma lecture. L'amitié et surtout le temps qui passe, ce temps qui creuse des fossés entre les gens, des gens de plus en plus différents qui n'arrivent plus à comprendre l'autre, ses choix, ses vérités. Le passé. Comment vivre avec alors qu'il tâche notre futur? Comment oublier ou du moins ne plus y penser? Comment se débarrasser de cette sensation d'erreur?
Les questions sont faites pour être posées.
[Jacques Rigaut]